Livrée en décembre 2021, la Maison de santé pluridisciplinaire de Châteaulin, dans le Finistère Nord, fait le bonheur des élus locaux comme des patients qui la fréquentent. Rencontre avec Mikael Kerouanton et Yohann Poulhazan, concepteurs de ce projet passif qui accueille huit praticiens médicaux ainsi qu’un cabinet infirmier.
Entretien avec Mikael Kerouanton, architecte fondateur de l’atelier ArKo_Architecte et Yohann Poulhazan, co-gérant de Batitherm Conseils.
Dans quel contexte ce projet est-il né ?
Mikael Kerouanton : Il n’y a pas eu de concours avec esquisse sur ce projet, mais des auditions suite à une consultation pour une mission de maîtrise d’Œuvre (procédure MAPA) : la commune voulait surtout savoir à qui elle avait affaire pour déterminer avec qui elle avait envie de travailler. Cinq équipes ont ainsi été auditionnées par la Mairie de Châteaulin. J’y suis allé seul avec Guillaume Tobie [alors gérant de Batitherm Conseils, ndlr] et à l’époque, on faisait clairement figure d’outsiders. Mon agence ArKo_Architecte était naissante, donc sans référence de marché public, ni de projet de taille conséquente. Bref, le fait qu’on soit sélectionnés était tout sauf une évidence. Ce qui était clair en revanche, c’est que la commune avait des ambitions de performance, mais ils tâtonnaient sur la méthode à adopter. Le moteur de calculs vers lequel ils penchaient ne nous a pas semblé pertinent, bien moins que le PHPP et la méthode Passivhaus en tout cas. On leur a donc expliqué en quoi cela consistait, tout en insistant sur l’importance de mettre en œuvre des matériaux biosourcés, par cohérence avec leurs ambitions. Ces arguments et notre motivation ont fini par les convaincre de travailler avec nous. Et je crois qu’ils ne regrettent pas leur choix : Gaëlle Nicolas, la Maire, présente toujours cette réalisation comme un exemple à suivre…
« Le fait d’avoir des enduits terre, des encadrements de portes en bois massif, etc., génère une atmosphère douce et chaleureuse. »
En parlant de ressources biosourcées : on a sur cette maison de santé une ossature et un bardage bois, des isolants en fibres de bois, des enduits terre intérieurs… On est loin des matériaux aseptisés et synthétiques que l’on trouve dans la plupart des établissements de ce type.
M. K. : Effectivement, c’est plutôt rare. Par réflexe, les maîtrises d’ouvrage ont tendance à vouloir privilégier des matériaux issus de la pétrochimie, hyper émissifs en COV et autres polluants de l’air intérieur. C’est une aberration d’un point de vue sanitaire, mais aussi en ce qui concerne le confort des usagers. Le fait d’avoir des enduits terre, des encadrements de portes en bois massif, etc., génère une atmosphère douce et chaleureuse. Résultat : les patients se sentent bien accueillis, ils sont dans de bonnes conditions. Je force le trait, mais on a l’habitude de dire que le parcours de soin est entamé rien qu’en entrant dans le bâtiment.
Yohann Poulhazan : C’est tout à fait ça. Et si certains s’inquiètent parfois d’un risque de poussière, en imaginant à tort qu’un enduit terre pourrait s’effriter par exemple, il faut rappeler que les techniques actuelles permettent d’obtenir des finitions parfaitement lisses et pleinement compatibles avec les exigences de ce type de lieu. Le plus difficile, en réalité, c’est simplement d’oser franchir le pas.
Le fait que le bâtiment soit un établissement médical a-t-il entraîné des répercussions sur le calcul des performances énergétiques et, par voie de conséquence, sur votre projet architectural ? À cause de la présence d’équipements particulièrement gourmands en énergie par exemple…
Y. P. : Non, on trouve dans ce projet des équipements « classiques », c’est-à-dire de la bureautique, un serveur, des écrans, des imprimantes. En ce qui concerne la production d’ECS, on a installé, en plus du ballon principal de 50L pour le local ménage, sept petits chauffe-eau de 15 litres répartis dans le bâtiment pour alimenter les points d’eau de chaque cabinet, afin de réduire au maximum les longueurs de réseaux.
M. K. : De manière générale, la typologie ne nous a pas posé de contraintes spécifiques. Le véritable enjeu, c’était la parcelle, située en haut d’un grand terrain en pente, exposée plein sud ; l’idéal pour les apports solaires, qui ne risqueront pas d’être amoindris à l’avenir par de nouveaux bâtiments, puisque ceux-ci se situeront forcément en contrebas. Cette configuration, en revanche, a complexifié plusieurs points, comme la gestion des eaux pluviale, l’accès PMR et surtout le traitement des déperditions liées à la dalle basse, le bâtiment étant sur pilotis.
De fait, comment avez-vous traité cette dalle basse ?
Y. P. : Pour bien comprendre, il faut rappeler ce qu’implique la présence de pilotis : en étant directement au-dessus du vide, le bâtiment ne bénéficie plus de l’effet « tampon » qu’offrent habituellement le sol ou même un vide sanitaire, lesquels permettent de réduire les déperditions thermiques. C’est pour cette raison qu’on a mis en œuvre 200 millimètres de polyuréthane sous chape. Cela peut sembler beaucoup, mais c’était nécessaire ici.
Et pour le reste de l’enveloppe ?
Y. P. : Les murs sont des murs à ossature bois de 220 millimètres isolés en fibres de bois avec des compléments, également en fibre de bois : 80 millimètres à l’extérieur et 60 à l’intérieur. C’est à peu près la même chose pour la toiture, à la différence près qu’on s’est passé ici du complément intérieur.
Ces choix ont-ils eu un impact sur le budget ?
M.K. : Il faut savoir que le projet a été lancé en pleine période Covid, juste avant le rebond du marché du bâtiment et les tensions en approvisionnement de matériaux. Par prudence, la mairie de Châteaulin avait choisi de renoncer à deux options proposées dans le projet initial, une dalle bois et des murs de refends en terre crue. Finalement, dans ce contexte incertain, les entreprises ont chiffré le projet environ 100 000 euros en-dessous de notre estimation [au total, le montant des travaux s’élève à 1,3 million d’euros, ndlr]. Au bout du compte, l’opération s’est donc révélée très favorable sur le plan économique et, avec le recul, nous aurions tout à fait pu conserver la dalle bois et les murs en terre crue abandonnés par sécurité.
« Je pense qu’à Châteaulin, ils ne feront jamais marche arrière, leurs futurs bâtiments seront comme la Maison de santé, c’est une évidence. »
La Maison de santé a été inaugurée en janvier 2022. Après presque 4 ans d’exploitation, quels sont les retours de ses usagers ?
M.K. : Comme je le disais précédemment, la Maire, Gaëlle Nicolas, cite souvent ce projet en exemple. Je pense qu’à Châteaulin, ils ne feront jamais marche arrière, leurs futurs bâtiments seront comme la Maison de santé, c’est une évidence. Les usagers aussi sont très satisfaits : ils occupent désormais un bâtiment où la température ne descend pas en dessous de 20°C en hiver ! Il est vrai qu’ils ont connu quelques épisodes de surchauffe lors du premier été, mais nous avons affiné les réglages de la ventilation et rappelé l’importance d’ouvrir les châssis à soufflet pour bien surventiler la nuit : le problème a été rapidement résolu.
« Il est urgent de susciter une prise de conscience sur ce sujet… »
À ce propos, quels sont vos conseils pour assurer le bon fonctionnement d’un bâtiment passif ?
Y.P. : Il ne faut surtout pas croire qu’une fois la CTA installée, tout va fonctionner comme sur des roulettes. Si on néglige les paramétrages, si l’équilibrage des débits est mal réalisé, on risque de dégrader complètement les performances du bâtiment. Il faut être vigilent dès la phase de conception : garantir les débits minimums par local et simplifier autant que possible l’installation pour éviter les pertes de charges, la surconsommation et le bruit. Pendant le chantier, il est nécessaire de suivre les entreprises pour contrôler l’équilibrage de l’installation, en mesurant les débits d’air, bouche par bouche. Sans cela, des dérives peuvent très vite arriver, entraînant des baisses de rendement et au bout du compte, de l’inconfort.
M. K. : Ce que dit Yohann est absolument essentiel. En tant qu’architecte, je vois trop de BET qui, par manque d’intérêt et de formation, approuvent des installations non fonctionnelles ou mal équilibrées. Il est urgent de susciter une prise de conscience sur ce sujet…
FICHE TECHNIQUE
livraison décembre 2021 – localisation Châteaulin, Finistère – label Bâtiment Passif Classique – surface de référence énergétique 459 m² – coût total de la réalisation 1 310 000 euros HT – besoins de chauffage 13,1 kWh/(m²a) – puissance de chauffe 11 W/m² – fréquence de surchauffe 2% – test d’infiltrométrie n50 = 0,4/h – consommation d’énergie primaire 93 kWh/(m²a) – consommation d’énergie primaire renouvelable 44 kWh/(m²a) – rendement VMC double-flux 82% – châssis triple vitrage Uw = 1,09 W/(m²K) – murs extérieurs panneau isolant rigide en fibre de bois 80 mm (Steicotherm), panneau de fibres de bois 16 mm (Agepan), MOB avec panneau isolant semi-rigide en fibre de bois 220 mm (Steicoflex), panneau isolant semi-rigide en fibre de bois 60 mm (Steicoflex), plaque fibres-gypse 13 mm (Fermacell). U = 0,110 W/(m²K) – dalle hourdis béton 160 mm, béton 40 mm, panneau isolant en mousse rigide de polyuréthane 200 mm (TMS), chape 60 mm. U = 0,103 W/(m²K) – toiture panneau isolant rigide en fibre de bois 80 mm (Steicotherm), panneau de fibres de bois 16 mm (Agepan), MOB avec panneau isolant semi-rigide en fibre de bois 220 mm (Steicoflex), plaque fibres-gypse 13 mm (Fermacell). U = 0,134 W/(m²K)


